Plus bas, les Vuardiànis avaient déjà engagé la bataille contre l’eau.
La Szcuarè Terrestre, experte en terrains instables, forma un premier barrage humain au pied de la montée du Cours Matriarcal. Les guerrières plantèrent leurs Lancsèi de Szimà dans le sol, les utilisant comme ancrages. Leurs bottes s’enfonçaient dans la boue qui s’épaississait à vue d’œil, mais elles tenaient la ligne.
— “Garde la cohésion ! Pas un pas en arrière !” cria la Cjapìtane Ascèra à la première ligne.
L’une des Vuardiànis, une jeune au regard décidé, cria par-dessus la houle :
— “Les rez-de-chaussée se remplissent ! On a des familles bloquées dans la rue des Amarelles !”
Ascèra n’hésita pas.
— “Szcuarè Lunaire, avec moi ! On y va ! Les Solare restent ici et sécurisent l’axe principal !”
Les Lunaire s’élancèrent sans un bruit, glissant entre les murs et les ruelles inondées avec la précision d’un souffle nocturne. Leur agilité semblait presque irréelle dans le chaos des flots.
Elles atteignirent le quartier des Amarelles juste à temps. L’eau montait déjà jusqu’aux fenêtres, sombre et pleine de débris. Une voix de femme, paniquée, résonnait depuis un balcon :
— “Mes enfants ! Elles ne peuvent pas descendre ! Le courant est trop fort !”
Ascèra fit signe.
Deux Lunaire levèrent leurs lances et, d’un geste précis, plantèrent leurs pointes dans la façade d’en face : des ancrages improvisés. En un mouvement fluide, elles tendirent un câble de secours, tissé de fibres bénies par l’Ordre du Ben Agjìsszaran.
Un passage aérien, frêle mais solide.
— “L’une après l’autre ! Gardez les yeux sur moi !” ordonna Ascèra.
La mère passa d’abord, tremblante. Puis les enfants, deux petites filles serrant chacune un linzûl contre elles. Ascèra les attrapa d’un geste sûr lorsqu’elles atteignirent son flanc.
Elle ne sourit pas — ce n’était pas le moment — mais ses yeux se firent plus doux.
— “Vous êtes en sécurité maintenant. Montez vers le Cours, vite.”
Dans la salle de crise, les informations affluaient en vagues aussi rapides que celles de la mer. Les cartes numériques se teintaient de rouge dans les quartiers bas.
Une des conseillères d’Armàlina Csilàn prit la parole :
— “L’impact principal est absorbé. Le premier mur est passé. Mais la réplique… Matriarche, une seconde vague se forme derrière.”
Un souffle glacé traversa la pièce.
— “Intensité estimée : quatre.”
Armàlina ferma les yeux une fraction de seconde, puis rouvrit un regard plus tranchant, plus résolu encore.
— “Annoncez un renfort immédiat des unités de la Vuardiè. Et engagez le protocole d’abris de nuit. Personne ne redescend avant la dissolution complète du risque.”
Elle marqua une pause.
— “Et… ouvrez une ligne avec Lizià Montèneis. Je veux m’adresser aux citoyennes maintenant. Pas après.”
Sur le Cours Matriarcal, le ciel s’assombrit d’un gris menaçant.
Lizià, recevant soudain un signal prioritaire dans son oreillette, sursauta presque.
— “Lizià Montèneis, vous me recevez ?”
C’était la voix de la Matriarche, claire, posée, mais d’une gravité inhabituelle.
— “Oui, Madame la Matriarche. Nous sommes en direct.”
— “Alors, transmettez-moi.”
Lizià hocha la tête vers son camerawoman, et le plateau improvisé se recentra sur son visage.
Derrière, les Vuardiànis continuaient d’évacuer, de soutenir, de lutter contre la montée des eaux.
Armàlina Csilàn prit la parole :
— “Citoyennes d’Albanuova, la mer a frappé notre terre avec une puissance rare. Nous avons perdu des rues, des maisons, des repères. Mais nous ne perdrons pas notre calme, ni notre unité. Les Vuardiànis sont à l’œuvre, la Protèzion Csivîl également.”
Un silence. Puis :
— “La seconde vague approche. Vous devez rester dans les hauteurs, rester unies, rester vigilantes. Albanuova a toujours survécu aux tempêtes qui ont voulu la mettre à genoux. Ce soir encore, nous resterons debout.”
Le vent se leva au moment même où elle prononçait ces mots.
Comme si la mer elle-même écoutait.
