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[RP] Bjenâl de Pjedìmont 2026

Agòra · Projet public · Culture et patrimoine · Épisode RP

#964

La Bjenâl di Pjedìmont 2026 est un projet culturel consacré à la création contemporaine et à la mise en valeur de l’identité maritime d’Albanuova. Accueillie à la Peszcjàrie, cette première édition se développe autour du thème « Ce que la mer nous rend ».

L’événement réunit des œuvres, installations et performances inspirées par la mer, les objets rejetés sur les rivages, la mémoire des communautés côtières et les transformations du littoral. Il propose un regard contemporain sur les relations entre les habitantes et habitants d’Albanuova, leur environnement insulaire et les récits transmis par les ports, les plages et les activités maritimes.

Le projet comprend l’aménagement des espaces d’exposition, l’accueil des artistes, la production des œuvres, l’organisation de rencontres avec le public et la mise en place d’une programmation culturelle associée. Une attention particulière sera portée à l’accessibilité de l’événement, à la participation des publics scolaires et à l’ouverture de la manifestation aux artistes du Micromonde.

La Bjenâl doit contribuer au rayonnement culturel de Pjedìmont, soutenir la création artistique et installer un nouveau rendez-vous régulier dans la vie albanovaise. Elle associe culture, patrimoine maritime et réflexion écologique, tout en donnant une nouvelle fonction à la Peszcjàrie comme lieu majeur de création et d’échanges.

Épisode RP

Bjenâl de Pjedìmont

TerminéEspace RP principal · Agora
CiblePeszcjàrie
La page de l’épisode rassemble la situation, la carte, les pistes de jeu et la chronologie. Voir l’épisode
#968

La cour de la Peszcjàrie s’était remplie à mesure que le soleil descendait derrière les toits de Pjedìmont. Entre les anciennes halles réaménagées, les premières œuvres de la Bjenâl apparaissaient déjà : filets suspendus, fragments de bois polis par la mer, photographies de rivages et installations composées d’objets recueillis sur les plages d’Albanuova.

Artistes, habitantes, représentantes des paisz et délégations étrangères s’étaient rassemblées pour l’ouverture officielle de cette première édition. Lorsque la Matriarche Armàlina Csilàn s’avança devant l’entrée de la Peszcjàrie, les conversations cessèrent progressivement.

— Mesdames, Messieurs,
Chères artistes, chers artistes,
Chères habitantes et chers habitants d’Albanuova,

Nous ouvrons aujourd’hui la première Bjenâl di Pjedìmont, consacrée à un élément qui nous entoure, nous nourrit, nous protège parfois et nous menace aussi : la mer.

Le thème choisi pour cette édition, « Ce que la mer nous rend », peut d’abord évoquer ce qu’elle abandonne sur nos rivages : du bois, des filets, des objets perdus, les traces de voyages dont nous ignorons souvent l’origine. Mais la mer nous rend également des souvenirs, des récits et des questions. Elle porte la mémoire de celles et ceux qui ont vécu de la pêche, quitté l’île, rejoint nos ports ou disparu au large.

Les œuvres présentées ici ne cherchent pas seulement à montrer la mer telle que nous la voyons. Elles nous invitent à regarder ce qu’elle révèle de nous-mêmes : notre rapport au territoire, à la mémoire, aux ressources naturelles et aux transformations de notre littoral.

Organiser cette Bjenâl à la Peszcjàrie n’est pas un choix anodin. Ce bâtiment fut un lieu de travail, de commerce et de rencontres. Il devient aujourd’hui un lieu de création, sans effacer ce qu’il a été. Cette continuité entre le patrimoine et l’art contemporain est au cœur de notre projet culturel.

La République a souhaité soutenir cette manifestation parce que la culture n’est pas un simple ornement de la vie publique. Elle permet à une société de se raconter, de débattre et d’imaginer ce qu’elle veut devenir. Elle permet aussi à Albanuova de dialoguer avec les autres nations du Micromonde sans renoncer à ce qui fait son identité insulaire.

Je remercie les artistes, les équipes de la Peszcjàrie, les services de Pjedìmont et toutes les personnes qui ont contribué à cette première édition. Je souhaite que les habitantes et habitants puissent s’approprier cet événement, parcourir les expositions, discuter des œuvres et, peut-être, regarder autrement la mer qui borde notre île.

Au nom de la République matriarcale, je déclare ouverte la Bjenâl di Pjedìmont 2026.

Armàlina Csilàn coupa ensuite le ruban installé devant l’entrée principale. Les portes de la Peszcjàrie s’ouvrirent et les premiers visiteurs pénétrèrent dans l’exposition, guidés par les artistes et les commissaires de la Bjenâl.

Sur le parvis, la soirée se poursuivit autour de musique, de produits des paisz et de discussions sur les œuvres. Pour Pjedìmont, cette inauguration marquait la naissance d’un nouveau rendez-vous culturel appelé à inscrire durablement la création contemporaine dans la vie publique albanovaise.

#1334

La commissaire présente les trois premières œuvres albanovaises

La Peszcjàrie avait retrouvé, pour quelques heures, quelque chose de son ancienne agitation. Non plus les paniers de poissons, les balances et les appels des marchandes, mais les pas des visiteuses, les conversations à voix basse et les regards levés vers les installations qui occupaient désormais l’ancien marché.

Au milieu de la grande salle, la commissaire de la Bjenâl di Pjedìmont avait convié les représentantes de la presse, les artistes et les premières visiteuses à découvrir les trois œuvres albanovaises retenues pour cette première édition.

— Nous avons beaucoup parlé du thème de cette Bjenâl, « Ce que la mer nous rend ». Il fallait maintenant laisser les artistes nous répondre. Et je crois que ces trois premières œuvres disent déjà quelque chose de très juste d’Albanuova : notre rapport à la mer n’est jamais seulement géographique. Il touche à nos familles, à notre territoire, à nos souvenirs et à la manière dont nous fabriquons notre propre mémoire.

Elle conduisit d’abord le petit groupe vers l’une des installations les plus spectaculaires de la Peszcjàrie. Depuis les poutres descendait un immense filet de pêche, chargé de tissus, de photographies effacées, de clés, de bijoux, de fragments de vaisselle et d’objets dont il devenait difficile de déterminer l’origine.

Les filets de nos mères — Elèna Viszàrin

— Elèna Viszàrin a intitulé son œuvre « Les filets de nos mères ». Le titre est très simple, presque familier, mais l’œuvre ne l’est pas.

La commissaire désigna les morceaux de tissus brodés pris dans les mailles.

— Il y a ici des prénoms de femmes, des objets domestiques, des souvenirs privés, des choses qui pourraient avoir appartenu à une mère, une grand-mère, une pêcheuse, une voisine. Certaines pièces ont réellement été trouvées, d’autres ont été fabriquées par l’artiste. Et elle refuse de nous dire lesquelles.

Elle marqua un silence.

— C’est précisément là que l’œuvre commence. La mémoire fonctionne elle aussi comme un filet. Elle retient certaines choses, en laisse passer d’autres et finit parfois par mêler ce qui a réellement existé à ce que nous avons reconstruit. Dans une République comme la nôtre, où les lignées maternelles occupent une place si particulière, cette œuvre a évidemment une résonance très forte.

Quelques mètres plus loin, l’atmosphère changeait complètement. Dans une salle assombrie, une masse de roche noire émergeait d’un bassin d’eau. Des reflets mouvants couraient sur les murs et le plafond de la Peszcjàrie.

Szimà sous la ligne d’eau — Nadèja Csortàn

— Avec Nadèja Csortàn, nous quittons la mémoire familiale pour quelque chose de presque tellurique.

La commissaire s’approcha du bassin sans franchir la limite dessinée au sol.

— Nous reconnaissons immédiatement Szimà. Ou plutôt, nous croyons la reconnaître. La sculpture évoque notre montagne, notre île, quelque chose que l’on imagine solide et immuable. Mais une partie est déjà sous l’eau.

Une ligne transparente traversait la masse sombre et matérialisait le niveau de la mer.

— Cette ligne est très importante. Elle divise ce que nous voyons de ce qui est immergé. Mais elle nous oblige surtout à imaginer que cette séparation peut bouger.

Les ondulations lumineuses produites par l’eau se projetaient jusque sur les anciennes voûtes.

— Nadèja ne nous dit pas si nous devons regarder cette œuvre comme une inquiétude écologique, une méditation sur Albanuova ou quelque chose de plus spirituel. Elle place simplement Szimà sous la ligne d’eau et nous laisse avec cette image impossible : ce que nous pensions être notre point fixe devient à son tour vulnérable à la mer.

La dernière œuvre occupait un long mur blanc. Des dizaines de photographies y étaient disposées avec une rigueur presque administrative. Devant elles, une série de vitrines transparentes contenait chaussures, cordages, flotteurs, morceaux de bois et objets difficiles à identifier.

Inventaire après la tempête — Sofìa Mardjàn

— Et puis Sofìa Mardjàn fait exactement l’inverse. Elle ne nous donne pas une image monumentale. Elle nous donne un dossier.

Quelques sourires accompagnèrent la remarque.

— Elle prétend avoir parcouru le littoral d’Oszlàvie après une tempête et avoir inventorié tout ce que la mer avait rejeté. Chaque objet reçoit un numéro. Chaque photographie ressemble à une pièce à conviction. Tout paraît méthodique, presque bureaucratique.

La commissaire s’arrêta devant une photographie représentant une chaussure abandonnée sur le rivage.

— Mais il y a un problème : une partie de cet inventaire est fausse.

Elle se tourna vers les visiteuses.

— Sofìa ne dit pas laquelle.

Un numéro, une provenance supposée et quelques mots accompagnaient chaque fragment.

— Alors nous commençons à faire ce que font toutes les sociétés lorsqu’elles découvrent une trace : nous inventons l’histoire qui pourrait aller avec. À qui appartenait cette chaussure ? Pourquoi cette photographie se trouvait-elle dans l’eau ? D’où vient ce morceau de caisse ? Nous transformons immédiatement le débris en récit.

Pour la commissaire, les trois œuvres formaient ainsi moins une exposition nationale qu’une première conversation.

— Je ne voulais surtout pas que la contribution albanovaise ressemble à une démonstration patriotique. Ce serait contraire à l’esprit de la Bjenâl. Ce qui m’intéresse, c’est que nos artistes prennent Albanuova comme matière et qu’elles soient capables de la regarder avec tendresse, inquiétude, ironie ou distance.

Elle regarda successivement le grand filet suspendu, la masse noire de Szimà et les vitrines soigneusement numérotées.

— Elèna Viszàrin nous demande ce que les mères nous ont laissé. Nadèja Csortàn nous demande ce qui resterait de nos certitudes si la mer montait jusqu’à elles. Sofìa Mardjàn nous demande combien de temps il nous faut pour transformer un objet sans histoire en souvenir collectif.

Puis elle sourit :

— Et ce ne sont que les trois premières réponses albanovaises. Heureusement, la mer n’a pas fini de nous rendre des choses.

La visite devait se poursuivre quelques salles plus loin avec les premières contributions venues de Mézénas, ouvrant véritablement la dimension internationale de cette première Bjenâl di Pjedìmont.

#1335

Il était difficile de ne pas remarquer Marià Divòran lorsqu’elle entra dans la Peszcjàrie. Critique d’art albanovaise et chroniqueuse vedette du magazine culturel L’Œil de Szimà, elle avait fait de l’excès une méthode professionnelle : manteau corail jusqu’aux chevilles, lunettes démesurées, éventail noir en plein été et une façon très particulière de prononcer le mot « intéressant » lorsqu’elle voulait en réalité dire « affligeant ». À peine arrivée, elle réclama un verre, un carnet et « quelqu’un qui puisse lui expliquer pourquoi on avait accroché certaines choses aux murs ». La commissaire de la Bjenâl eut la prudence de la laisser commencer seule sa visite. Ce fut Mézénas qui en fit les frais.

Devant Noir et blanc, de Clément Derval, Marià resta silencieuse pendant près d’une minute. Elle passa d’une image à l’autre, recula de trois pas, inclina la tête puis finit par soupirer avec une profondeur presque théâtrale.

— C’est admirable. On a réussi à photographier la mer et à lui retirer jusqu’à son dernier désir de vivre.

Elle sortit ses lunettes, les nettoya consciencieusement, puis regarda de nouveau l’œuvre.

— Le bateau, le phare, les oiseaux, la jetée… Tous les grands classiques sont là. Il ne manque qu’un banc vide et une veuve regardant l’horizon pour atteindre la perfection du calendrier des pompes funèbres.

Son assistante tenta timidement de faire remarquer le travail sur le silence et la répétition.

— Oui, précisément. Le silence est tellement réussi que j’entends déjà les visiteurs quitter la salle.

Elle inscrivit quelque chose dans son carnet.

« Mélancolie maritime sous anesthésie générale. »

Puis vint Poisson pêcheur, de Gabor Fekete. Cette fois, Marià s’immobilisa devant la toile, ouvrit son éventail et éclata d’un rire si sonore que plusieurs personnes se retournèrent.

— Ah ! Enfin quelque chose qui bouge ! Malheureusement, dans tous les sens à la fois.

Elle désigna le gigantesque poisson volant tenant un être humain au bout de sa ligne.

— Le poisson pêche l’homme. Vous comprenez ? Parce que normalement, c’est l’homme qui pêche le poisson.

Elle attendit quelques secondes.

— Voilà. Maintenant que nous avons tous compris le concept, que faisons-nous des vingt prochaines minutes ?

Elle s’approcha néanmoins du tableau.

— C’est énorme, c’est dramatique, la mer est déchaînée, le poisson vole… On dirait qu’un enfant de huit ans a obtenu un budget illimité pour illustrer un cauchemar après avoir mangé trop de soupe de poissons.

Quelqu’un lui souffla que l’œuvre pouvait être comprise comme un renversement des rapports de domination entre l’humanité et le monde marin. Marià leva un doigt.

— Naturellement. Quand une œuvre devient absurde, il suffit toujours d’ajouter « rapport de domination » sur le panneau et tout le monde se sent immédiatement plus intelligent.

Elle nota : « Beaucoup de poisson. Beaucoup de tempête. Très peu de subtilité. » Restait Le crustacé m’appelle, de Danilo Lukisch. Marià s’en approcha avec une inquiétude manifeste. Elle contempla longtemps le téléphone dont le combiné avait été remplacé par un crustacé.

— Non.

Elle fit encore un pas.

— Non, non, non.

Puis elle se retourna brusquement vers la commissaire.

— Je refuse absolument de croire qu’un homard possède mon numéro.

La commissaire lui rappela qu’il s’agissait d’un détournement d’un objet quotidien, d’une collision entre communication humaine et imaginaire marin.

— Évidemment. Et demain nous remplacerons une machine à écrire par une dorade et nous proclamerons la naissance d’une nouvelle école artistique.

Elle tourna autour de l’œuvre.

— Le problème n’est même pas que ce soit idiot. L’idiotie peut être sublime ! L’histoire de l’art est pleine d’idées magnifiques qui étaient profondément idiotes. Mais ici, l’œuvre raconte sa plaisanterie avant même que vous soyez entrée dans la pièce.

Elle désigna le crustacé.

— Téléphone. Homard. Voilà. Merci, Mézénas.

Nouvelle annotation dans le carnet : « Surréalisme de poissonnerie avec abonnement téléphonique. » Quelques minutes plus tard, Marià Divòran s’installa au café improvisé de la Peszcjàrie pour dicter les premières lignes de sa chronique.

— Écrivez : « Mézénas est arrivé à Pjedìmont avec trois œuvres et une confiance absolument bouleversante dans notre capacité à tout pardonner au nom de l’art contemporain. »

Son assistante leva les yeux.

— Vous allez vraiment publier ça ?

Marià retira lentement ses lunettes.

— Ma chère, si les artistes voulaient être rassurés, ils auraient ouvert une boulangerie.

Elle reprit son éventail.

— Et maintenant, conduisez-moi aux œuvres albanovaises. J’espère sincèrement qu’elles sont meilleures. Sinon, le prochain numéro de L’Œil de Szimà va devoir être imprimé sur du papier ignifugé.

#1345

En milieu d’après-midi, Lenà Veszàn, journaliste culturelle pour ARTA, franchit les portes de la Peszcjàrie avec son carnet, son enregistreur et la ferme intention de recueillir autre chose que le discours officiel d’inauguration. La Bjenâl avait désormais réellement pris possession de l’ancien marché aux poissons. Dans les grandes salles, les visiteurs passaient des installations albanovaises aux premières œuvres venues de Mézénas. On s’arrêtait, on commentait, parfois on riait. Certaines œuvres attiraient immédiatement les regards ; d’autres provoquaient surtout des discussions.

Au centre de cette agitation, la commissaire de l’exposition, Darià Szentì, accepta de répondre aux questions d’ARTA.

ARTA : Maintenant que les premières œuvres sont installées et que le public est là, est-ce que la Bjenâl ressemble à ce que vous aviez imaginé ?

Darià Szentì regarda quelques secondes l’immense filet suspendu d’Elèna Viszàrin.

— Pas tout à fait, et heureusement. Une exposition qui ressemble exactement au projet que vous aviez sur papier est probablement une exposition qui n’a pas beaucoup vécu. Ici, les œuvres ont transformé le bâtiment. Et le public commence maintenant à transformer les œuvres à son tour, simplement en les regardant, en les discutant, parfois en les contestant.

Lenà Veszàn désigna Les filets de nos mères, où des visiteurs tentaient de lire les prénoms brodés dans les tissus pris dans les mailles.

Les trois œuvres albanovaises sont assez monumentales. C’était volontaire ?

— Oui. Nous sommes à Pjedìmont, dans l’ancienne Peszcjàrie. Il aurait été étrange que les artistes d’ici arrivent sur la pointe des pieds.

Elle sourit.

— Mais monumental ne signifie pas décoratif. Elèna Viszàrin parle de la transmission entre les femmes. Nadèja Csortàn place symboliquement Szimà sous l’eau. Sofìa Mardjàn transforme les débris d’une tempête en archives dont on ne sait même plus lesquelles sont vraies. Ce sont trois manières de parler d’Albanuova sans peindre un drapeau ou faire une carte postale.

À quelques mètres, Szimà sous la ligne d’eau plongeait une partie de la salle dans une lumière mouvante. La roche noire émergeait de son bassin tandis que les reflets de l’eau couraient sur les murs. Lenà Veszàn se dirigea vers une visiteuse d’une soixantaine d’années qui observait l’installation depuis un long moment.

ARTA : Qu’est-ce que cette œuvre vous évoque ?

— Elle me dérange.

La journaliste attendit la suite.

— Pas parce que je ne l’aime pas. Justement. On connaît toutes Szimà. On la voit, on en parle, elle est là depuis toujours. Et tout à coup quelqu’un vous la met dans un bassin comme si elle pouvait disparaître.

Elle regarda de nouveau la sculpture.

— Je trouve ça assez insolent. Donc probablement réussi.

Un peu plus loin, devant Inventaire après la tempête, un jeune homme passait méthodiquement d’une photographie à l’autre.

ARTA : Vous cherchez quelque chose ?

— J’essaie de trouver les faux.

— Les faux ?

— Oui. On nous dit qu’une partie de l’inventaire a été inventée. Alors je cherche quels objets n’ont jamais été trouvés.

— Et vous pensez pouvoir les reconnaître ?

Il haussa les épaules.

— Absolument pas.

Il montra la photographie d’une chaussure échouée.

— Mais maintenant je me demande à qui elle appartenait. Donc l’artiste a gagné.

Dans la salle suivante, l’ambiance changeait avec les contributions venues de Mézénas. Noir et blanc, de Clément Derval, retenait un petit groupe silencieux. Une visiteuse expliqua à ARTA qu’elle appréciait précisément cette retenue.

— Après les grandes installations albanovaises, ça fait du bien. On regarde simplement la mer. Il n’y a pas besoin que tout vous tombe dessus.

Son amie, beaucoup moins convaincue, intervint immédiatement :

— Moi, ça me donne surtout envie de mettre une couverture et d’attendre le printemps.

Les deux éclatèrent de rire.

Devant Poisson pêcheur, de Gabor Fekete, les réactions étaient moins discrètes. Un garçon qui visitait l’exposition avec sa mère désigna le gigantesque poisson.

— C’est mon préféré.

ARTA : Pourquoi ?

— Parce que c’est le poisson qui pêche.

Sa mère soupira.

— Voilà vingt minutes que j’essaie de lui parler de renversement du rapport entre l’être humain et la nature.

Le garçon secoua la tête.

— Non. C’est juste drôle.

Quelques mètres plus loin, Le crustacé m’appelle, de Danilo Lukisch, semblait devenir le point de rendez-vous informel de l’exposition. Plusieurs visiteurs se photographiaient devant le téléphone transformé par son étrange combiné marin.

Lenà Veszàn retrouva la commissaire.

ARTA : Certains visiteurs prennent les œuvres très au sérieux. D’autres rient franchement. Cela vous dérange ?

— Absolument pas. Cette idée selon laquelle il faudrait souffrir silencieusement devant l’art contemporain m’a toujours semblé étrange.

Elle jeta un regard vers le crustacé.

— Une œuvre peut être drôle et intelligente. Elle peut aussi être ridicule et intéressante. Parfois les deux en même temps. Le pire serait qu’elle ne provoque absolument rien.

La critique Marià Divòran n’a pourtant pas été particulièrement tendre avec les œuvres de Mézénas.

Darià Szentì éclata de rire.

— Mais c’est très bien qu’elle écrive ce qu’elle pense. Une biennale où tout le monde applaudit poliment n’est pas une biennale. C’est une réception diplomatique.

Lenà Veszàn demanda enfin ce que la commissaire espérait pour la suite.

— Que d’autres artistes arrivent. D’Albanuova, bien sûr, mais surtout du Micromonde. Mézénas a été le premier à répondre à notre appel et il fallait cette participation étrangère pour que la Bjenâl commence vraiment à devenir ce que nous voulions.

Elle observa la circulation des visiteurs entre les salles.

— Regardez : une œuvre albanovaise parle des mères, une autre de Szimà, puis quelques mètres plus loin un artiste mézène fait pêcher un homme par un poisson. Tout cela se retrouve sous le même toit.

Elle sourit.

— C’est exactement ce que doit être la Peszcjàrie maintenant. Autrefois, on y apportait ce que la mer avait donné pendant la nuit. Aujourd’hui, le Micromonde vient y déposer ce que la mer lui inspire.

Lenà Veszàn referma son carnet. À l’entrée, de nouveaux visiteurs continuaient d’arriver. La Bjenâl n’avait manifestement pas encore fini de faire parler.

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