Le raz-de-marée fut détecté à 19 h 03.
Sur les écrans de la salle de crise du Palais Matriarcal, une ligne fluide mais implacable s’élevait au-dessus du bleu digital. L’ingénieure de la Protèzion Csivîl, pâle mais parfaitement maîtrisée, posa sa main sur la console.
— “C’est confirmé. Intensité cinq. Impact estimé dans moins de trente minutes.”
Il n’y eut pas un cri, pas un mouvement brusque, simplement ce silence dense que produisent celles qui ont déjà affronté la mer. Armàlina Csilàn, droite, immobile, se redressa encore davantage dans sa robe sombre. Les symboles lunaires brodés d’argent semblaient vibrer sous la lumière.
— “Déclenchez le protocole Mare Altè. Qu’on active immédiatement les canaux d’alerte.”
Les sirènes de Pjedìmont retentirent avant même la fin de sa phrase.
Dans les quartiers hauts de la capitale, Lizià Montèneis venait tout juste de quitter les studios d’ARTA. Elle avait encore les feuillets de son dernier journal dans la main lorsqu’un message rouge clignota sur son terminal : ALERTE NIVEAU MAXIMAL – RAZ-DE-MARÉE.
Elle s’arrêta net.
Le bourdonnement de la ville, habituellement doux à cette heure, se mua en un mouvement rapide, tendu, presque chorégraphié. Les portes se refermaient, les familles se rassemblaient, les premières colonnes d’évacuation avançaient déjà vers les hauteurs du Cours Matriarcal.
En contrebas, vers les docks, le grondement sourd de la mer commençait à se faire entendre.
À la Forteresse de Nocsènte, les Vuardiànis avaient réagi avant même qu’on ne leur ordonne. Dans la salle circulaire, éclairée par des torches modernes imitant les flammes antiques, la Cjapìtane Ascèra Vonzàn tira son veil de Szimà en arrière et donna l’ordre d’une voix claire :
— “Déploiement immédiat. Les Szchiriìs Lunaire et Terrestre vers Purdènan. Les Solare avec moi, direction les quartiers bas de Pjedìmont. Priorité : évacuation des zones rouges.”
Les lances — les Lancsèi de Szimà — furent saisies d’un même geste.
Les amulettes sacrées cliquetèrent sur les cuirasses.
Dans leurs regards, nul héroïsme : seulement une discipline ancienne, presque rituelle.
Alors qu’elles franchissaient les portes massives de la forteresse, une voix douce mais autoritaire sortit de l’ombre du couloir intérieur.
C’était une Mesztrè Grandè du Ben Agjìsszaran, dans son long voile sombre.
— “Ascèra,” dit-elle sans saluer. “L’ordre vous accompagne. Il y a plus en jeu qu’un raz-de-marée.”
La Cjapìtane ne répondit pas, mais le bref battement de ses paupières trahit qu’elle avait compris.
Elle savait que si le Ben Agjìsszaran apparaissait en pleine mobilisation, cela signifiait que la catastrophe naturelle pouvait servir d’autre chose qu’un danger : une opportunité ou une menace politique.
Dans la salle de crise, Armàlina observait le déplacement blanc et massif de l’onde sur la carte holographique.
Une conseillère s’approcha :
— “Matriarche, la Zontè demande si vous souhaitez activer le protocole d’unité nationale.”
Elle serra les bras contre elle, réfléchissant une seconde.
Ce protocole, utilisé une seule fois dans l’histoire récente — lors de la tempête de 2011 — permettait temporairement d’étendre les prérogatives de la Matriarche sur toutes les autorités locales.
Or, au cœur de la campagne électorale et dans un pays où la décentralisation était l’un des débats les plus sensibles, une telle décision pouvait embraser la politique.
— “Pas encore. Transmettez que la Matriarche assume la coordination, mais pas la prise de contrôle.”
Elle fit une pause.
— “Pas tant que la situation peut être maîtrisée.”
Tout dans sa voix indiquait qu’elle savait : si elle franchissait cette ligne, elle ouvrirait la porte à toutes les interprétations — y compris celles du BNS, prompt à voir dans toute crise un prétexte pour restaurer un pouvoir central absolu.
Lizià Montèneis, désormais dans les hauteurs du Cours Matriarcal, activa sa caméra de terrain.
Sans maquillage, essoufflée, mais le regard d’une précision chirurgicale, elle parla aux téléspectatrices :
— “Ici Lizià Montèneis pour ARTA… Nous sommes en direct depuis les hauteurs de Pjedìmont. La ville s’évacue rapidement, dans le calme. Les premières unités de la Vuardiè Matriàrcjâl viennent d’arriver. Elles encadrent les déplacements avec une efficacité remarquable.”
Derrière elle, on distinguait les silhouettes argentées des Vuardiànis, leurs voiles sacrés claquant au vent du large.
Elle s’interrompit lorsque le sol vibra très légèrement.
L’onde approchait. À l’horizon, la mer entière semblait se lever.
Une ligne d’écume blanche, parfaitement droite, d’une hauteur que l’on ne voit que dans les livres des grands fléaux.
Un mur d’eau, patient, inexorable.
Dans la foule, un silence.
Même les enfants ne pleuraient plus.
Les Vuardiànis abaissèrent leurs lances, non pas pour combattre, mais comme une dernière affirmation de présence, un serment silencieux.
Armàlina, depuis la salle de crise, murmura presque pour elle-même :
— “Albanuova s’est déjà relevée de pires tempêtes.”
Et lorsque la vague s’abattit sur les docks, un grondement colossal traversa tout le pays, comme si la terre elle-même retenait son souffle.
La vague arriva sans crier, sans rugir. Elle était si haute qu’elle semblait suspendue au-dessus des docks, comme si la mer hésitait une dernière fois à renverser le monde.
Puis elle tomba.
Un fracas épouvantable déchira l’air, un tonnerre liquide qui fit vibrer les fenêtres jusque sur les hauteurs de Pjedìmont. Les entrepôts du port disparurent en un clin d’œil, avalés par une colonne d’écume et de débris projetés à plusieurs dizaines de mètres. Une boue dense, mêlée de bois, de métal et de bateaux retournés, commença aussitôt à remonter les avenues basses de la ville.
Sur le Cours Matriarcal, Lizià Montèneis recula d’un pas, la main crispée sur son micro.
— “Par les lunes…” souffla-t-elle hors champ.
La caméra trembla sous le souffle humide du choc, et la lumière électrique vacilla tout au long de l’esplanade.
