À Osztiè, la musique ne se limite pas aux quelques soirées durant lesquelles les projecteurs du théâtre Szplazè éclairent les artistes du Fesztìval de cjantè albègnovesze. Elle accompagne la ville toute l’année. Elle s’échappe des fenêtres ouvertes, anime les cafés de la promenade maritime, résonne dans les salles de répétition et rassemble les habitantes lorsque vient le temps des fêtes. Pour ce nouveau numéro de Lisz meràveis dal paîsz, Urbàn Nocsènt nous emmène à la découverte d’une cité de bord de mer devenue, en quelques années, l’une des capitales culturelles d’Albanuova.
Par la route côtière
Le voyage commence à Pjedìmont, à bord d’un autobus de la ligne 13. Depuis la capitale, la ligne traverse les quartiers orientaux, dessert plusieurs localités et rejoint Osztiè avant de poursuivre vers Verzègnis et Ysztriè. Osztiè ne possède aujourd’hui plus de gare. L’idée d’un retour du chemin de fer surgit parfois dans les conversations locales, mais, pour l’heure, c’est par la route que la plupart des visiteurs arrivent en ville. À mesure que l’autobus s’éloigne de Pjedìmont, les grands bâtiments institutionnels laissent place à des maisons plus basses, à des jardins en terrasses et à une route qui se rapproche progressivement de la mer. Par endroits, les passagers aperçoivent l’eau entre les arbres et les façades claires des petites localités côtières. À bord, Urbàn Nocsènt rencontre Adriàna Pontàn, une habitante d’Osztiè qui effectue plusieurs fois par semaine le trajet jusqu’à Pjedìmont.
« On reconnaît toujours l’approche d’Osztiè avant même d’apercevoir le centre », lui explique-t-elle en regardant défiler le paysage. « La route descend, la mer prend toute la place et, au-dessus des toits, on voit apparaître la Tor desz Sziet Cjampànisz. Pour nous, cela signifie que nous sommes rentrées. »
L’autobus quitte finalement la route principale pour rejoindre les rues étroites de la ville. Les premiers immeubles présentent des façades jaunes, rosées, ocre ou vert pâle. Des volets colorés protègent les fenêtres du soleil. Sur certains balcons, le linge sèche au-dessus des ruelles tandis que des plantes grimpantes recouvrent les murs. Osztiè s’est développée entre la mer et les premières hauteurs de l’intérieur de l’île. Les rues du centre ancien suivent le relief, montant parfois brusquement entre les maisons avant de redescendre vers le rivage. Des escaliers relient les quartiers les plus élevés à la promenade maritime. Contrairement à Pjedìmont, la ville ne cherche pas à impressionner par de grands axes ou des bâtiments monumentaux. Elle se découvre progressivement : une placette ombragée, une fontaine, un passage couvert, une terrasse tournée vers la mer ou une ouverture entre deux façades laissant apparaître l’horizon. Sur la promenade, les conversations se mêlent au bruit des vagues, aux cliquetis des couverts et aux chansons diffusées par Radiò Szorèli. Des palmiers et des arbres fleuris bordent certaines portions du rivage. Les cafés installent leurs tables face à l’eau, tandis que les petites embarcations oscillent dans le port. Ici, la musique semble faire partie du paysage.
La Tor desz Sziet Cjampànisz, mémoire sonore d’Osztiè

Avant de rejoindre le théâtre Szplazè, Urbàn Nocsènt s’arrête devant l’un des monuments les plus anciens et les plus reconnaissables de la ville : la Tor desz Sziet Cjampànisz, la Tour des Sept Cloches. Élevée dans la partie ancienne d’Osztiè, la tour domine à la fois les toits du centre historique et le rivage. Sa base massive est construite en pierre volcanique sombre. Plus haut, les ouvertures du clocher laissent entrevoir les sept cloches qui lui ont donné son nom. Depuis la mer, sa silhouette servait autrefois de repère aux pêcheuses et aux navigatrices approchant de la côte. Depuis la terre, ses cloches permettaient de transmettre rapidement des informations à toute la ville. Elles annonçaient l’ouverture du marché, les réunions publiques, les fêtes, les incendies et l’approche des fortes tempêtes. Avant la généralisation de la radio et des systèmes modernes d’alerte, chaque combinaison de sons possédait une signification connue des habitantes.Selon la tradition locale, chacune des sept cloches représente l’un des paisz d’Albanuova. Leurs tonalités différentes symbolisent les identités particulières des sept territoires, tandis que leur sonnerie commune rappelle leur appartenance à une même République.
Urbàn est accueilli par Alèszandra Pièris, responsable municipale du patrimoine, qui lui fait gravir l’étroit escalier intérieur de la tour.
« La Tor n’a jamais été conçue comme un monument silencieux », explique-t-elle. « Elle était faite pour être entendue. Même les habitantes qui ne pouvaient pas la voir savaient ce qui se passait dans la ville grâce à elle. »
À l’intérieur, les marches irrégulières témoignent du passage de générations de sonneuses, de gardiennes et d’employées communales. Quelques inscriptions anciennes subsistent dans la pierre. À chaque étage, de petites ouvertures permettent d’apercevoir successivement les ruelles, les jardins et la mer. Au sommet, Osztiè se découvre dans son ensemble. En contrebas s’étendent le port, la promenade maritime et les façades colorées du centre ancien. Plus loin, le théâtre Szplazè se distingue au milieu des bâtiments plus récents. Sur les hauteurs, les maisons s’accrochent aux pentes parmi les arbres et les jardins. Les sept cloches ne sonnent plus quotidiennement. Elles demeurent cependant utilisées lors des grandes fêtes locales, des cérémonies civiques et de l’ouverture du Fesztìval de cjantè albègnovesze Osztiè. Quelques minutes avant le début de la première soirée du festival, les cloches retentissent l’une après l’autre. La plus grave ouvre la sonnerie, bientôt rejointe par les six autres. Durant quelques instants, leurs sons se répondent au-dessus des toits avant de se confondre.
« Le festival a apporté de nouvelles voix à Osztiè », poursuit Alèszandra Pièris. « Mais la Tor rappelle que la ville chantait bien avant l’arrivée des caméras. »
Le théâtre Szplazè, cœur culturel de la ville
Depuis la Tor desz Sziet Cjampànisz, Urbàn redescend vers le centre par une succession de passages étroits et d’escaliers. Le chemin débouche sur une place plantée d’arbres, à quelques pas du théâtre Szplazè. Le théâtre constitue aujourd’hui le principal symbole de l’identité musicale d’Osztiè. Sa façade est désormais familière à toutes celles et ceux qui suivent les programmes d’ARTA Primè. Mais derrière les images télévisées se cache un lieu vivant, occupé toute l’année par des techniciennes, des musiciennes, des associations et des compagnies locales. Dans la grande salle, les sièges font face à une scène dont les dimensions restent modestes. C’est précisément cette proximité qui fait la réputation du théâtre. Même lors des grandes soirées, les artistes ne sont jamais très éloignés du public.Sur scène, une équipe prépare les décors d’un prochain concert. Dans les coulisses, les portes portent encore les noms de plusieurs artistes passés par le festival. Des marques au sol rappellent les déplacements des caméras, tandis que les régisseuses testent les éclairages et les micros. Agnèsza Szentzanùt, directrice du théâtre, accompagne Urbàn Nocsènt dans les coulisses.
« Le festival attire les caméras et les visiteuses, mais le théâtre appartient d’abord à la ville », explique-t-elle. « Certaines personnes qui viennent aujourd’hui assister aux grands concerts ont chanté ici pour la première fois lorsqu’elles étaient enfants. »
Pour les habitantes d’Osztiè, le Szplazè n’est en effet pas seulement le théâtre du concours national. Il accueille aussi des spectacles scolaires, des représentations théâtrales, des répétitions publiques, des concerts associatifs et des rencontres consacrées à la langue albanovaise. Dans une loge, Agnèsza montre à Urbàn plusieurs photographies conservées depuis les premières éditions du festival. Certaines représentent des artistes quelques minutes avant leur passage sur scène. D’autres montrent les équipes techniques, les bénévoles et le public réuni sur la place.
« Ce sont aussi leurs visages qui racontent l’histoire du Szplazè », insiste-t-elle. « Un théâtre ne vit pas seulement grâce aux personnes que l’on applaudit. »
Le festival qui a changé Osztiè
Créé en 2022, le Fesztìval de cjantè albègnovesze Osztiè est rapidement devenu l’un des principaux rendez-vous culturels du pays. Son principe est simple : permettre à des artistes de présenter une chanson originale en albanovais et offrir au public un panorama de la création musicale nationale.
La première édition s’est tenue en janvier 2022 au théâtre Szplazè. Elle a été remportée par Gazètin avec la chanson Fodùde Cjancsòn. L’année suivante, Pinguìnsz s’imposait à son tour avec Zovìnsz wannabe. Ces premières éditions ont installé plusieurs traditions : l’arrivée des artistes dans la ville, les répétitions ouvertes, les discussions passionnées sur les chansons, les soirées diffusées par ARTA Primè et Radiò Szorèli, la présentation assurée par Zianà Casztèlan et, désormais, la sonnerie inaugurale de la Tor desz Sziet Cjampànisz.
Pendant le festival, Osztiè change de rythme. Les commerces prolongent leurs horaires, les cafés retransmettent les répétitions et les habitantes décorent leurs fenêtres aux couleurs de leurs artistes favoris. Sur la promenade maritime, les chansons en compétition sont entendues jusque tard dans la soirée.Devant le théâtre, les spectatrices échangent pronostics et souvenirs tandis que les équipes d’ARTA préparent la diffusion. Dans le port, les lumières de la ville se reflètent sur l’eau et les terrasses se remplissent après chaque représentation. Cette atmosphère rappelle que le festival n’a pas seulement été installé à Osztiè : il s’est progressivement mêlé à l’identité de la cité.
Dans un café situé entre le Szplazè et la promenade, sa propriétaire, Tereszà Molìnai, se souvient de la première édition.
« Nous ne savions pas encore ce que le festival allait devenir », raconte-t-elle en disposant des chaises sur la terrasse. « Le premier soir, des personnes sont restées debout jusque dans la rue pour écouter. Après la victoire de Gazètin, tout le monde chantait Fodùde Cjancsòn. Même celles qui affirmaient ne pas aimer la chanson connaissaient déjà le refrain. »
Le festival attire aujourd’hui des visiteuses venues de tout Albanuova. Certaines restent quelques heures, le temps d’une émission. D’autres prolongent leur séjour pour profiter du bord de mer, des jardins et des rues anciennes. Mais la plus grande réussite du concours ne se mesure peut-être pas seulement à son audience ou à ses retombées touristiques. Depuis sa création, de nouveaux groupes se sont formés, des artistes ont commencé à écrire en albanovais et de petites scènes sont apparues dans plusieurs établissements de la ville. Le festival a donné à Osztiè une image nouvelle, mais il a surtout révélé une vie musicale qui existait déjà.
Une musique qui dépasse la scène
Pour comprendre Osztiè, il faut quitter le théâtre et suivre les voix qui circulent dans la ville. Dans une salle municipale située sur les hauteurs, Lorènza Marzònei répète plusieurs chansons populaires avec une chorale composée d’habitantes de tous âges. Enseignante à Osztiè, elle prépare également avec ses élèves un spectacle qui sera présenté à la fin de l’année scolaire. Par les fenêtres ouvertes, on aperçoit la mer entre les maisons.
« Les enfants arrivent souvent avec les chansons qu’ils ont entendues à la télévision ou sur Radiò Szorèli », explique Lorènza. « Ensuite, nous leur faisons découvrir des mélodies plus anciennes. Ils se rendent compte que les chansons du festival et celles de leurs familles ne sont pas deux mondes séparés. »
La répétition commence par une chanson traditionnelle autrefois interprétée par les pêcheuses lors de leur retour au port. Les voix s’élèvent progressivement, accompagnées par un petit accordéon et des percussions légères. À quelques rues de là, dans l’arrière-salle du café de Tereszà Molìnai, deux jeunes musiciennes, Eliszà Nardùs et Dianà Paszcàlin, travaillent sur leur première composition commune.Eliszà joue quelques accords de guitare pendant que Dianà corrige les paroles dans un carnet couvert de ratures. Toutes deux espèrent un jour présenter une chanson au festival.
« Nous ne voulons pas imiter ce qui a déjà gagné », précise Eliszà. « Nous cherchons quelque chose qui nous ressemble, mais qui puisse aussi être chanté par d’autres. »
Dianà acquiesce avant d’ajouter :
« On peut raconter une histoire très moderne avec des mots que nos grands-mères utilisaient déjà. C’est cela qui rend notre musique particulière. Elle regarde vers l’avenir sans devoir effacer ce qui existait avant nous. »
Les styles se mélangent librement. Certaines artistes reprennent les mélodies traditionnelles transmises dans les familles. D’autres leur associent des guitares électriques, des rythmes électroniques ou des formes inspirées du rap. La langue albanovaise reste le point commun de ces créations. Radiò Szorèli joue également un rôle important dans cette vitalité. La diffusion des chansons sur l’ensemble du territoire et le classement mensuel des Tormèntonsz de Radiò Szorèli permettent aux artistes d’Osztiè de se faire entendre bien au-delà du paisz.
C’est peut-être là que se trouve la véritable merveille de la cité : dans cette capacité à faire dialoguer la pierre, les cloches, les vagues et la musique ; à transformer son patrimoine en matière vivante plutôt qu’en simple décor.
Urbàn Nocsènt, pour ARTA Primè

