Suite à l’article publié sur le site officiel d’Abalecon, la Matriarche avait fait convoquer, dans sa résidence d’été de Csisztel Mistò, la Conseillère Cosniteis pour lui passer un savon. Il était hors de question que des articles de journaux soient publiés via des comptes officiels et la Matriarche voulait comprendre comment cette situation avait pu arriver.
Son époux, indirectement visé dans l’article, était également présent.
Natàliya se présenta à la résidence de la Matriarche. Ce n’était pas la première fois que Straveis partait dans une colère hystérique et la conseillère aux affaires intérieures savaient de quoi il en retournait. Après tout elle l’avait conseillée pendant de nombreuses années.
Elle était tranquille : ce n’était pas le moment de provoquer une crise institutionnelle alors que le PSC était en passe de remporter les élections. Les sautes d’humeur de la Matriarche n’étaient clairement pas sa priorité. Elle savait Straveis plus maligne que cela. Lorsqu’elle se présenta dans la pièce où l’attendait la Matriarche, elle dévisagea son mari d’un regard noir.
« Natacha, je savais que c’était une discussion entre femmes, mais de là à ramener ton mari, c’est presque caricatural ! »
Natacha considérait Nataliya comme sa fille. Une fille qui l’impressionnait par ses qualités politiques, mais dont le caractère faisait souvent des étincelles avec celui de la Matriarche, qui n’était pas réputée pour son calme. C’est pour cette raison que Nataliya était l’héritière légitime de la Matriarche : l’accès à cette fonction suprême nécessitait un caractère bien trempé et Natacha était persuadée que sa conseillère aux affaires intérieures était celle qui la remplacerait le mieux.
« – Je l’ai fait venir car l’article le traite avec mépris. »
Elle savait que Nataliya détestait Pjotr. D’abord parce qu’il était un homme, de surcroit étranger, qui s’était attiré les faveurs de la Matriarche mais aussi parce que son influence sur Natacha avait toujours été importante. La conseillère s’était toujours efforcée de contenir cette influence qui, pensait-elle, était contre nature.
« – On ne va pas tourner autour du pot. Tu sais bien que je me fiche de cet article et de son contenu, qui finalement n’est pas complètement erroné. Sauf en ce qui te concerne Pjotr. »
La Conseillère esquissa un sourire en imaginant la Sublime Poutre poursuivie par le souverain d’Elysios et se cachant dans une armoire du palais matriarcal pour échapper aux pulsions lubriques d’Aeros.
« – Mais quand même, ce n’est pas à l’administration de publier ce genre d’ânerie. Surtout pour dire que Lödùku risque de remporter les élections. Le message n’est pas bon. Les élections qui approchent seront mauvaises pour le BNS. Et dans deux mois, Abalecon aura quémandé son retour à la LEM ? Il faut empêcher cela. Alors cet article tombe au mauvais moment. »
Pjotr écoutait attentivement la conversation. A l’égard de Natalya, il n’éprouvait qu’un dédain. Bien sûr qu’il savait qu’elle en avait après lui. Mais à ses yeux, elle restait inoffensive. Il connaissait son épouse, même morte, elle continuerait à réaliser sa volonté. Elle était bénie par Simeis après tout ! A un moment, il se permet simplement d’ajouter :
– Cela dit, en cas de défaite, pour celles qui auraient été les artisanes de la banqueroute du BNS, il y a toujours Szelev, pour… comment disent-ils déjà ? Ah oui « prendre un nouveau départ ». Parait qu’il est possible de rejoindre la Coprobouffoncratie de Prya.
Il esquissa un sourire narquois, tout en posant ses yeux sur Natalya.
« A vrai dire ce serait un problème s’il y avait des élections. »
Elle sortit de sa poche une petite enveloppe qu’elle tendit à la Matriarche.
« Je vois que l’époux de la Matriarche a pris connaissance du renouveau économique que nous portons avec je dois dire un certain succès. Peut-être sait-il que nous relançons également la télévision ?
Voilà quel sera le premier programme diffusé : une allocution de la Matriarche. Cela fait longtemps qu’on ne t’a pas vu sur les ondes. »
Nataliya savait que la Matriarche appréciait tout particulièrement les discours interminables sur le petit écran et qu’elle touchait là une corde sensible.
« Oh bien sûr on va rendre le programme plus attractif et dynamique mais l’essentiel, c’est ce que tu vas dire. Et c’est dans cette enveloppe. »
L’enveloppe contenait un discours clé en main.
« Un discours de rentrée. Pour faire taire ceux qui voudraient t’enterrer. Un discours offensif et solennel dans lequel tu vas annoncer la suspension du scrutin en cours.
Nous allons reporter pour lancer une révision constitutionnelle. Une révision importante qui va couper l’herbe sous le pied du PSC. Tous les abaleconiens, même l’homme qui te sert de mari – est-il seulement abaleconien d’ailleurs ? – pourront participer au processus démocratique abaleconien en proposant des lois. Cela vaut bien un report d’un mois ou deux des élections. Personne n’y trouvera rien à redire. Je serai même prête à contresigner un règlement d’organisation, comme m’y oblige la constitution.
Tu trouveras dans le discours deux ou trois petites choses supplémentaires comme la clarification des compétences ou la suppression du Conseil de la République. Autant en profiter. »